Quel sens a la démocratie en Afrique, si elle ne consiste qu’à remettre le pouvoir à des civils élus qui, une fois en place, bradent les richesses du pays aux anciens colonisateurs ?
Arrivé au pouvoir par un coup d’État le 30 septembre 2022, Ibrahim Traoré a dirigé le Burkina Faso pendant quatre ans, soit exactement la durée du pouvoir de Thomas Sankara, figure dont il revendique ouvertement l’héritage, une référence qu’il entretient délibérément dans sa communication et son image politique. Quatre ans après, le bilan qui se dessine est profondément clivé entre le discours officiel et les réalités du terrain.
Le front sécuritaire : la question centrale, et la plus contestée
C’est la sécurité qui avait justifié la prise de pouvoir, et c’est sur ce terrain que le bilan reste le plus fragile. Traoré revendique la reconquête de plusieurs localités, affirmant que des populations ont pu y retourner. Pourtant, quatre ans après son arrivée au pouvoir, le Burkina Faso reste l’un des principaux foyers du jihadisme mondial, et en février 2026, le groupe jihadiste JNIM a mené plus de 30 attaques dans le pays. Malgré un recul du nombre de morts en 2025, le Burkina demeure l’un des pays les plus frappés par le terrorisme, et le JNIM a démontré en 2026 qu’il conservait une forte capacité de frappe. Le discours de reconquête territoriale coexiste donc avec une insurrection toujours active, loin d’être résolue.
Rupture avec l’Occident, réalignement géopolitique
Sur le plan diplomatique, le tournant est net : Traoré a progressivement éloigné le Burkina Faso de la France et de la CEDEAO, notamment en expulsant leurs troupes, tout en rapprochant le pays de la Russie, de la Turquie, de la Chine, ainsi que du Mali et du Niger. Il a également joué un rôle majeur dans la fondation de l’Alliance des États du Sahel, regroupant Burkina Faso, Mali et Niger. La rupture des relations diplomatiques avec la France a été confirmée, et Traoré n’a pas exclu de rompre également les liens avec l’Union européenne — un pivot stratégique assumé comme une affirmation de souveraineté.
Gouvernance : un pouvoir qui s’éloigne durablement de la démocratie
Sur le plan institutionnel, la rupture est tout aussi marquée. Traoré affirme ouvertement que la démocratie « tue » et le peuple burkinabé doit « l’oublier », a déclaré le chef militaire du pays lors d’une interview diffusée à la télévision, à la différence de Sankara qui présentait son projet comme une « révolution démocratique et populaire ». En janvier 2026, il a annoncé l’interdiction générale et la dissolution forcée des partis politiques, après avoir déjà fait dissoudre plus de 100 ONG et organisations de la société civile. Sur la liberté de la presse, Reporters sans frontières classe désormais le Burkina Faso 110e sur 180 en 2026, contre 105e en 2025 une dégradation continue de l’espace civique et médiatique.
Un bilan économique et symbolique revendiqué comme positif
Sur le plan économique, les résultats donnent à Traoré des éléments à faire valoir, notamment via des mesures contre la vie chère et une lutte affichée contre la spéculation financière, qu’il présente comme une arme de déstabilisation de son régime. Le régime met également en avant des réalisations qu’il juge inédites depuis les indépendances, dans un registre souverainiste assumé.
Une popularité réelle, mais à la mesure prudente
Le pouvoir de Traoré bénéficie d’un soutien populaire significatif, visible notamment dans les commémorations de son accession au pouvoir, où de nombreux témoignages saluent une rupture avec les décennies précédentes et un sentiment de fierté nationale retrouvée. Cette adhésion s’appuie largement sur la rhétorique souverainiste et le rejet de l’ingérence étrangère, plus que sur des indicateurs sécuritaires ou institutionnels vérifiables de façon indépendante les contenus les plus favorables provenant en bonne partie de tribunes et de médias proches du pouvoir.
Le bilan de quatre ans de pouvoir du capitaine Traoré est celui d’un régime qui a réussi une rupture géopolitique nette (désengagement vis-à-vis de la France et de la CEDEAO, alliance sahélienne, rapprochement avec de nouveaux partenaires) et qui capitalise sur un discours souverainiste populaire, mais qui n’a pas résolu la crise sécuritaire qui fonde sa légitimité d’origine, et qui a parallèlement refermé l’espace démocratique et civique du pays — dissolution des partis, des ONG, recul de la liberté de la presse. Entre la version du pouvoir et les indicateurs indépendants (ACLED, Global Terrorism Index, RSF), c’est un bilan à double lecture : une rupture assumée côté souveraineté, un pari toujours incertain côté sécurité et gouvernance démocratique.
